
Lorsque j’ai vu, à l’occasion de la visite du pape Léon XIV, certains présenter la France comme une terre dont les « racines » seraient essentiellement catholiques, j’ai eu envie de rappeler quelque chose d’assez élémentaire :
la France n’est pas née avec le christianisme.
Et non, le baptême de Clovis n’est pas l’acte de naissance de notre civilisation.
Avant Clovis, il y avait déjà des siècles d’histoire.
Des peuples.
Des langues.
Des croyances.
Des sociétés organisées.
Des commerçants.
Des artisans.
Des guerriers.
Des agriculteurs.
Des femmes et des hommes qui vivaient, mouraient, construisaient, échangeaient et transmettaient leurs traditions.
Bref : des êtres humains.
Et ils n’attendaient pas le christianisme pour exister.
IL FAUT ARRÊTER DE RACONTER L’HISTOIRE COMME UNE CONVERSION MIRACULEUSE
J’entends parfois raconter la christianisation de l’Europe comme si les peuples païens avaient simplement découvert la « vérité », abandonné leurs anciennes croyances et adopté spontanément la nouvelle religion.
C’est beaucoup plus compliqué que cela.
Oui, des populations et des individus se sont convertis sincèrement.
Oui, des missionnaires ont évangélisé.
Oui, le christianisme a parfois progressé par la prédication, l’influence culturelle et la conversion volontaire.
Mais le pouvoir religieux et le pouvoir politique ont également marché ensemble.
Lorsque les rois se convertissent, ce n’est pas uniquement une affaire de spiritualité.
C’est aussi une affaire de pouvoir.
Lorsqu’un souverain adopte une religion et la favorise, la religion nouvelle bénéficie de l’autorité de l’État.
Et lorsque le pouvoir considère certaines croyances comme illégitimes, les anciennes pratiques peuvent progressivement devenir interdites, marginalisées ou réprimées.
Alors non :
l’Europe chrétienne ne s’est pas construite uniquement avec des prières et des conversions pacifiques.

Elle s’est aussi construite avec des rapports de force.
LES ANCIENS CULTES N’ONT PAS DISPARU PAR MAGIE
Pendant des siècles, les populations européennes ont pratiqué des cultes multiples.
Elles avaient leurs divinités.
Leurs sanctuaires.
Leurs rites.
Leurs fêtes.
Leurs pratiques funéraires.
Leurs traditions locales.
Puis le christianisme s’est progressivement imposé.
Et avec lui sont venus de nouveaux interdits.
Certains anciens cultes ont été combattus.
Certains sanctuaires ont été détruits ou transformés.
Certaines pratiques ont été condamnées.
Certaines traditions ont été absorbées et christianisées.
D’autres ont été interdites.
Ce processus n’a pas été identique partout ni à toutes les époques.
Mais il faut arrêter de faire comme si la christianisation avait simplement consisté à distribuer des prospectus et à attendre que tout le monde dise oui.
L’histoire humaine ne fonctionne pas comme ça.
ET QUAND LA RELIGION DEVIENT POUVOIR…
C’est là que l’histoire devient beaucoup moins confortable.
Parce que le problème n’est pas la foi d’un individu.
Un croyant qui prie chez lui ne constitue pas une armée.
Le problème apparaît lorsque la croyance devient une institution disposant d’un pouvoir politique, judiciaire et coercitif.
À partir du moment où une autorité affirme :
« Cette croyance est vraie. »
Puis :
« Les autres croyances sont fausses. »
Puis :
« Ceux qui persistent dans l’erreur doivent être punis. »
On ne parle plus seulement de spiritualité.
On parle de pouvoir.
Et l’histoire européenne regorge d’exemples.
LES CROISADES AUSSI FONT PARTIE DE NOTRE HISTOIRE
On peut admirer les cathédrales médiévales.
On peut aimer l’art chrétien.
On peut être profondément croyant.
Mais cela ne change rien au fait que les croisades ont été des entreprises militaires menées au nom de la foi chrétienne.
Et elles ont été accompagnées de violences et de massacres.
Des populations juives ont été massacrées dans le contexte de certaines croisades.
Des populations musulmanes ont été tuées lors de la conquête de villes.
Des territoires ont été ravagés.
Des hommes, des femmes et des enfants ont payé le prix de guerres justifiées par des objectifs religieux et politiques.
Ce n’est pas une attaque contre les chrétiens d’aujourd’hui.
C’est simplement de l’Histoire.
ET PUIS IL Y A LA CROISADE CONTRE LES CATHARES
Là encore, inutile de réécrire le passé.
Au début du XIIIᵉ siècle, l’Église et la monarchie française ont engagé une lutte militaire contre le catharisme dans le Midi.
La croisade des Albigeois a été accompagnée de massacres et de violences considérables.
Béziers en est devenu l’un des symboles les plus sinistres.
Des populations entières ont été prises dans la violence.
Puis la répression de l’hérésie s’est poursuivie.
Voilà aussi ce qu’est l’histoire du christianisme européen.
Pas seulement des saints.
Pas seulement des monastères.
Pas seulement des vitraux.
Des tribunaux.
Des prisons.
Des condamnations.
Des guerres.
Des massacres.
Tout cela existe.
Et le reconnaître n’oblige absolument personne à renoncer à sa foi.
ET L’INQUISITION ?
Là encore, pourquoi faudrait-il détourner les yeux ?
L’Inquisition n’est pas une invention d’athées modernes destinée à salir l’Église.
Ce furent des institutions judiciaires religieuses créées notamment pour rechercher et réprimer l’hérésie.
Des personnes furent interrogées.
Poursuivies.
Emprisonnées.
Condamnées.
Certaines furent exécutées, selon les périodes et les juridictions.
Et oui, les méthodes, les pouvoirs et l’ampleur de la répression ont varié considérablement selon les époques et les lieux.
Il faut donc éviter les chiffres fantaisistes et les caricatures.
Mais il faut également éviter l’autre caricature :
celle qui consisterait à prétendre que tout cela n’aurait été qu’un malentendu historique.
Non.
Des institutions religieuses ont exercé un pouvoir judiciaire et répressif.
Des hommes ont été punis pour leurs croyances.
Des personnes ont été persécutées parce qu’elles étaient considérées comme hérétiques.
C’est documenté.
C’est notre histoire.
ET LES FEMMES ?
Là encore, le passé mérite mieux que les mythes.
Certaines femmes ont exercé une autorité considérable dans les sociétés européennes préchrétiennes.
Certaines ont été guerrières.
Certaines ont gouverné.
Certaines ont exercé une influence religieuse ou politique.
Puis les sociétés européennes se sont transformées.
Les structures chrétiennes ont profondément participé à cette transformation.
Le christianisme a produit des figures féminines remarquables, des religieuses savantes, des mystiques, des abbesses puissantes.
Mais il a aussi contribué, avec d’autres structures sociales et politiques de son époque, à installer des conceptions de la femme, de la sexualité, du mariage et de l’autorité qui ont durablement limité leur autonomie.
Il n’y a aucune raison de transformer cette histoire complexe en conte pour enfants.
ET NON, JE NE SUIS PAS EN TRAIN DE DIRE QUE « LES CHRÉTIENS SONT DES MONSTRES »
C’est précisément le raccourci que je refuse.
Un croyant contemporain n’est pas responsable des croisades.
Un catholique français du XXIᵉ siècle n’est pas responsable de l’Inquisition.
Un chrétien qui va à la messe le dimanche n’est pas responsable des massacres commis au Moyen Âge.
Mais inversement :
le respect des croyants ne doit pas obliger au respect aveugle des institutions religieuses du passé.
On peut respecter une personne et critiquer une institution.
On peut respecter une foi et condamner les violences commises en son nom.
On peut reconnaître l’immense héritage culturel du christianisme tout en étudiant ses zones d’ombre.
C’est précisément cela, avoir une vision adulte de l’Histoire.
ET CE N’EST PAS UNE PARTICULARITÉ DU CHRISTIANISME
Je précise également quelque chose parce que certains vont forcément tenter de transformer ce texte en attaque contre une seule religion.
Non.
L’histoire humaine est pleine de religions devenues des instruments de pouvoir.
Des croyances ont été imposées.
Des temples ont été détruits.
Des peuples ont été convertis.
Des dissidents ont été persécutés.
Des guerres ont été menées au nom des dieux.
Des massacres ont été justifiés par des doctrines religieuses.
Aucune religion ne devrait bénéficier d’une immunité historique.
Pas plus le christianisme qu’une autre.
Mais puisqu’on parle ici des prétendues « racines catholiques » de la France, il me paraît parfaitement légitime de rappeler ce que cette histoire contient réellement.
ALORS, OÙ SONT NOS RACINES ?
Elles ne sont pas à un seul endroit.
Elles ne sont pas dans une seule religion.
Elles ne sont pas dans une seule ethnie.
Elles ne sont pas dans un seul peuple.
Elles ne sont pas dans un seul roi.
Elles sont dans les couches successives de notre histoire.
Dans les sociétés préhistoriques.
Dans les peuples celtiques.
Dans la Gaule indépendante.
Dans la conquête romaine.
Dans la civilisation gallo-romaine.
Dans les migrations germaniques.
Dans les royaumes francs.
Dans la christianisation.
Dans les communautés juives présentes depuis l’Antiquité.
Dans les échanges avec les mondes méditerranéen et européen.
Dans les siècles médiévaux.
Dans les guerres de religion.
Dans les persécutions.
Dans les Lumières.
Dans les révolutions.
Dans la République.
Dans les migrations des XIXᵉ, XXᵉ et XXIᵉ siècles.
Tout cela fait partie de notre histoire.
ALORS NON, LA FRANCE N’EST PAS NÉE DANS UNE CUVE BAPTISMALE
Clovis n’a pas créé la France.
César n’a pas créé la France.
L’Église n’a pas créé la France.
Les Francs n’ont pas créé à eux seuls la France.
La France est le résultat d’une histoire extraordinairement longue, violente, complexe et contradictoire.
Et cette histoire n’a pas besoin d’être sanctifiée.
Elle a besoin d’être étudiée.
Avec ses grandeurs.
Avec ses crimes.
Avec ses conquêtes.
Avec ses massacres.
Avec ses inventions.
Avec ses persécutions.
Avec ses résistances.
Avec ses croyances.
Avec ses incroyances.
Avec ses femmes.
Avec ses hommes.
Avec tous ceux qui l’ont construite et tous ceux qui ont subi les décisions des puissants.
JE REFUSE QU’ON TRANSFORME L’HISTOIRE EN CATÉCHISME
Je ne demande pas aux catholiques d’avoir honte de leur histoire.
Je ne demande pas aux croyants de renoncer à leur foi.
Je ne demande pas que l’on efface les cathédrales, les monastères, les œuvres religieuses ou les siècles de culture chrétienne.
Au contraire.
Étudions-les.
Comprenons-les.
Préservons-les.
Mais cessons de les transformer en preuve que la France serait, par essence, une nation catholique.
Parce qu’une nation n’est pas une religion.
Et une histoire nationale n’est pas un catéchisme.
On m’a dit de retourner en CM1.

Très bien.
J’accepte volontiers.
Mais si je dois retourner à l’école, j’aimerais qu’on m’y enseigne une histoire complète.
Une histoire où Clovis arrive après des siècles de civilisation.
Une histoire où la christianisation est étudiée avec ses conversions mais aussi ses rapports de pouvoir.
Une histoire où les croisades ne sont pas réduites à des chevaliers héroïques.
Une histoire où les massacres sont nommés.
Une histoire où l’Inquisition est étudiée sans fantasmes, mais sans complaisance non plus.
Une histoire où les anciennes croyances européennes ne sont pas traitées comme de simples superstitions ridicules.
Une histoire où Rome n’est pas présentée comme le commencement de tout.
Une histoire où le christianisme n’est ni diabolisé ni sanctifié.
Bref : une histoire.
Pas un récit destiné à conforter nos croyances contemporaines.
Parce que les morts n’ont pas besoin de notre catéchisme.
Ils ont besoin que nous racontions ce qui s’est réellement passé.
Et ce qui s’est réellement passé est infiniment plus complexe que :
« La France est catholique depuis Clovis. »
Non.
La France est le produit de milliers d’années d’histoire humaine.
Et dans ces milliers d’années, il y a eu des peuples avant le christianisme.
Des croyances avant le christianisme.
Des civilisations avant le christianisme.
Et, parfois, des hommes qui ont tué d’autres hommes au nom de Dieu.
Il faut avoir le courage de le regarder en face.
Tout comme il faut avoir le courage de reconnaître les immenses réalisations produites par les sociétés chrétiennes.
L’un n’efface pas l’autre.
La grandeur d’une civilisation ne se mesure pas à sa capacité à cacher ses crimes.
Elle se mesure aussi à sa capacité à les regarder en face.
Alors oui :
nos racines sont chrétiennes pour une partie d’entre elles.
Mais elles sont aussi celtiques.
Gallo-romaines.
Germaniques.
Méditerranéennes.
Européennes.
Juives.
Et issues de toutes les populations qui ont participé, au fil des siècles, à cette construction collective.
Notre histoire n’est pas pure.
Elle ne l’a jamais été.
Elle n’a pas besoin de l’être.
Elle est humaine.
Et c’est précisément pour cela qu’elle mérite mieux qu’un catéchisme.
La France ne commence pas avec Clovis.
Et certainement pas avec une religion.
Nos racines sont beaucoup plus anciennes.
Beaucoup plus nombreuses.
Et beaucoup plus profondes.
Pascal
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