12/08/2026
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Cent ans et toute une vie de mains qui savent

Il est des bonheurs qui arrivent par surprise, un matin ordinaire, au détour d’un
article lu sur un écran. Aujourd’hui, ce bonheur porte un nom : Monsieur Jeannin, du
Breuil, souffle ses cent bougies ce 7 août 2026. Cent ans, et avec eux, toute une vie
de travail, de rigueur et de dignité tranquille. Un modèle.

Crédit Photo :Creusot infos : lire l’article ici : https://www.creusot-infos.com/news/vie-locale/le-creusot/le-creusot-lucien-jeannin-nouveau-centenaire-a-la-residence-du-long-tom-1786140000.html


Cet homme a été mon premier patron. J’avais dix-sept ans, un diplôme de
serrurier-métallier tout neuf en poche, et cette assurance fragile des jeunes qui
sortent de l’école en croyant avoir tout compris. J’ai vite découvert que je ne savais
presque rien — que les bases apprises en classe n’étaient qu’un seuil, pas une
maison. La maison, c’est lui qui me l’a bâtie, geste après geste, patience après
patience. Tout ce que je sais de ce métier, tous les tours de main qui ne s’écrivent
dans aucun livre, je les tiens de ce sacré bonhomme. Et cette richesse-là, invisible
mais increvable, m’a suivi toute ma vie, jusque dans d’autres métiers, jusqu’à me
porter, à seulement vingt-neuf ans, au rang de contremaître principal.

Crédit photo :Creusot infos

Car ce qu’il m’a transmis ne se compte pas en pièces ni en billets. C’est un autre
genre de fortune : l’amour du travail bien fait, la persévérance qui ne cède pas, le
courage tranquille, cette habitude de se remettre en question sans jamais se laisser
abattre, et cette débrouillardise qui naît face à l’imprévu. Tout ce qui fait, aujourd’hui
encore, ma fierté d’homme de métier, je le dois à Lucien.
Il y a quelques années, il a poussé la porte de chez moi, accompagné de l’un de ses
fils. Le revoir fut une joie immense. Il m’a dit, avec cette humilité des grands : « Je ne
pouvais pas te donner une très bonne paye. J’étais parfois dur avec toi. » C’était une
autre époque, où les semaines ne se comptaient ni en huit heures ni en trente-cinq.
Je n’ai trouvé qu’une réponse à lui offrir, celle qui montait du fond de moi :
« Monsieur Jeannin, ce que vous n’avez pas pu me donner en salaire, vous me
l’avez donné en savoir, en savoir-faire — et cela ne m’a jamais quitté. Votre dureté
n’en était pas une. C’était de la rigueur. Et c’est elle qui fait les vrais


professionnels. » Je prenais mon temps pour bien faire les choses, et lui savait me
rassurer : un travail auquel on a donné le temps qu’il fallait n’est jamais un travail
trop long ; un travail bâclé, en revanche, est toujours du temps perdu, me disait t’il.


Et puis il y a Madame Jeannin. Sa douceur, sa gentillesse qui ne se démentait
jamais, ses petits soins pour le gamin que j’étais, ses mots rassurants pour ma
mère quand les chantiers chez les clients s’éternisaient jusqu’au coucher du soleil.
Quand les factures étaient payées par les clients— ce qui n’allait pas toujours de soi, tant les
arrangements et les remises faisaient partie de la gentillesse de mon patron, elle avait ce geste discret
de glisser une enveloppe avec un billet dans ma main. Un geste simple. Mais pour
moi, c’était une reconnaissance immense.

Que de souvenirs. Comment pourrait-on oublier une aussi belle tranche de sa propre
vie ?
Alors je le dis simplement, sans détour : j’ai eu la chance, la grande chance, d’avoir
un patron comme lui. Merci, Monsieur Jeannin. Joyeux anniversaire, avec toute ma
reconnaissance, intacte après tant d’années. Et une pensée, aussi, pour Colette,
votre épouse, que je n’oublie pas.

Pascal Guillemoz


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